la livraison, dérive des temps modernes

la livraison, dérive des temps modernes


Le livreur.
Le livreur. GUILLAUME MARTIAL POUR LE MONDE

Durant les vacances de février, face au manque de neige et aux tempéra­tures anormalement élevées pour la saison en altitude (15 °C à 1 800 mètres), le conseil départemental de la Haute-Garonne a décidé de faire acheminer 50 tonnes de précieux or blanc par hélicoptère, sur les pistes de la station de ski pyrénéenne de Luchon-Superbagnères. Coût total : 5 000 euros. Auquel il faut ajouter une polémique. En effet, cette manœuvre aérienne largement média­tisée n’a pas été du goût de la ministre de la transition écologique, Elisabeth Borne : « Enneiger les stations de ski par hélicoptère n’est pas une voie possible », avait-elle tranché sur Twitter.

Par l’excès, cette opération héliportée est venue souligner le fait que nous baignons aujourd’hui dans un imaginaire envahissant : celui de la livraison. Ce nouveau paradigme de notre rapport au monde présuppose, en premier lieu, que nous n’avons pas le temps. Attendre que les flocons tombent d’eux-mêmes ? Aller acheter des lasagnes chez le traiteur ? Eh puis quoi encore ! Du poulet ­fermier aux jeux vidéo, de l’apéro aux phénomènes météo, des préservatifs à la tomme de Savoie, tout a donc vocation, aujourd’hui, à être livrable. Bati.link propose, par exemple, de « remédier aux ­problématiques liées au manque de pièces sur un chantier grâce à un système de livraison express de votre matériel directement sur votre lieu d’intervention ». En un mot, vis, silicone et plaques de BA13 viennent désormais à vous, comme par enchantement.

Un mode de vie en soi

Sur le site d’Allo Apéro, l’argumentaire de la page d’accueil est du même tonneau : « Une rupture de stock de boissons fraîches peut survenir lors d’une cérémonie. Si cela arrive, il ne faut pas être inquiet. Car il est possible de vous faire livrer des alcools frais à température de dégustation en 30 minutes à Paris centre. » La formule fonctionne aussi pour les produits stupéfiants. Aujourd’hui, il est devenu tout aussi facile de se faire livrer à domicile un sachet d’herbe ou un gramme de coke qu’une pizza quatre ­fromages. « Dans les grandes métropoles, le phénomène des livraisons de drogue à domicile, sur fond de promotions commerciales délivrées par SMS, ne cesse de se développer », peut-on lire dans un rapport de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) datant de 2019. Bienvenue dans un monde qui ne supporte plus le manque.

Boostée par l’essor de l’e-commerce au début des années 2000, la livraison est progressivement devenue un mode de vie en soi et ce n’est pas un hasard si Amazon a développé un service de streaming pour les abonnés de son offre premium. Scotché devant la nouvelle saison de la série Fleabag, l’individu moderne est invité à rester chez lui où, tel un oisillon dans son nid, il est alimenté par d’innombrables capillarités marchandes, se transformant progressivement en flemmard augmenté. Alors que l’entrée dans l’âge adulte constituait jusqu’alors en un apprentissage de la frustration, nous sommes aujourd’hui maintenus dans un état enfantin, où chacun de nos désirs doit être satisfait dans l’instant.

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